
Yann Lorgeoux, 23 ans. Bien qu’atteint de dyspraxie qui l’a gêné dans sa scolarité, ce niortais a poursuivi ses études vers un master 2 en droit des assurances à l’université de Poitiers. Son alternance à la Maif l’a plongé dans le concret du terrain. Une vraie thérapie.
Yann qualifie son parcours scolaire de « basique ». Après une seconde générale et un bac Economique et social décroché en 2019, il file directement en licence de droit des assurances près de chez lui à Niort. Et enchaîne ensuite sur un master dans le même domaine. S’il s’oriente spontanément vers le monde des assurances, ce n’est pas par hasard. « Je vis à Niort, c’est assez naturel de connaître des gens qui travaillent dans le secteur. » A commencer par sa mère, employée des ressources humaines dans une grande mutuelle niortaise, tandis que son père est professeur de mathématiques. « L’assurance, c’est la vie de tous les jours. Il suffit d’être tombé en panne de voiture une fois pour y avoir été confronté. » Son attrait ne date pas d’hier. Trois étés de suite, de 2020 à 2022, il a travaillé sur une plateforme téléphonique d’assistance. Un job étudiant au contact d’automobilistes en détresse qui lui a mis le pied à l’étrier en l’obligeant à décrypter les contrats d’assurance de ses clients avant de déclencher des mesures d’urgences ou de rapatriement.
« 100 % Maif »
Yann découvre le monde de l’entreprise dès la L2. « Je suis à 100 % Maif ». Dans sa filière, l’alternance ne démarre qu’en M2. Avant cela, il a enchaîné les stages. « C’était une période d’essai à grande échelle avant d’être recruté en contrat d’apprentissage. Pour moi, ça s’est fait naturellement. » Son premier jour se passe très bien. Il est même accueilli avec un petit-déjeuner. Le directeur du service et tous les collègues sont présents. « Je ne suis pas vraiment à l’aise pour m’intégrer. Mais les collègues sont venus vers moi pour faire connaissance et m’ont donné la force de m’ouvrir aux autres. » Ensuite, les formations internes se multiplient. Une façon d’être plus vite opérationnel. « On apprend les grands principes en cours mais les contrats Maif, comme tous les autres, ont des subtilités. Le logiciel est aussi propre à l’entreprise. »
A 23 ans, Yann est alternant au sein du service « Corporel » dans le centre de gestion expert de la Maif. « Je traite plus que de la bobologie. Les dossiers concernent des préjudices moyens avec des coûts d’indemnisation assez élevés. » En tant qu’alternant, il ne suit pas de dossier attitré. « Je découvre les dossiers de A à Z, je formule des propositions d’actions à lancer et tout est validé par ma tutrice. » Il est en contact avec les sinistrés, par téléphone, email ou sms parfois. En revanche, il ne les voit pas physiquement, parce que les sociétaires sont partout en France. « Je fais le point sur leur état de santé, missionne des experts, règle les nouveaux frais médicaux. »
Pourquoi l'apprentissage ?
« Pour moi, l’apprentissage marque le début de ma vie d’adulte autonome avec une rémunération stable et des responsabilités. » Yann était obligé de continuer son master en alternance, le parcours n’existe pas sous sa forme initiale. [VB2] [SG3] Mais il y voit surtout des avantages. Au-delà de la rémunération, il a la sensation d’être impliqué sur le long terme, « pas comme un job d’été ». De faire partie d’une équipe et d’être associé aux décisions. « Au bout de six ans d’études, ça fait du bien de bosser sur des cas pratiques. Fini le bourrage de crâne ! »
En revanche, le rythme d’alternance imposé fait partie des inconvénients relevés par Yann. Deux semaines en entreprise, deux semaines à la fac… « Il faut switcher assez vite. Ça ne laisse pas vraiment le temps de se mettre dans le bain. » Sans compter qu’il tient à « bien faire des deux côtés », ce qui implique « deux fois plus d’attentes et une charge mentale parfois dure à assumer ». Dès le début de sa période d’apprentissage, Yann s’est immédiatement senti plus salarié qu’étudiant. « Une fois qu’on a goûté à l’entreprise, c’est difficile de revenir sur les bancs de la fac. Je fais ce qu’il faut pour décrocher mon diplôme mais j’avoue que ça commence à tirer. »
Pour Yann, le salaire n’est pas un tabou. Il dévoile sans détours toucher 1 542€ net par mois. « Pour moi, c’est très bien, je n’ai pas cherché à négocier, je reste un alternant. »
Il surmonte son trouble « Dys »
Depuis qu’il est né, Yann souffre d’une dyspraxie sévère. A tel point que les premiers spécialistes consultés par ses parents leur ont assuré qu’il ne saurait jamais lire. « C’est très handicapant dans le domaine scolaire, on ne peut pas en guérir mais on peut l’améliorer avec beaucoup de travail. » Yann a tout fait pour surmonter ses difficultés jusqu’à développer un « caractère perfectionniste » qui lui sert bien aujourd’hui. « Arrivé à la fac, un prof a dit ‘si vous n’aimez pas lire, vous ne devriez pas faire de droit’. Heureusement je m’étais bien rattrapé sur ce plan-là. » S’il passe la première année sans encombre avec le coup de main inattendu du Covid qui a annulé une partie des évaluations, la deuxième année de licence est catastrophique. « J’ai beaucoup pleuré et j’ai pensé à abandonner mais je ne savais vraiment pas quoi faire d’autre. » Malgré de nombreuses réticences personnelles, Yann finit par accepter l’idée d’un aménagement de cours. Une amie proche et le responsable du master Vincent Beaulieu l’ont convaincu. « Le dispositif a été mis en place en 48h. J’ai effectué ma L2 en deux ans, j’avais plus d’espace pour respirer et apprendre. Je n’avais plus la tête sous l’eau en permanence. C’est pourquoi je dis maintenant qu’il faut oser demander ce genre d’aménagement et ne pas avoir peur du regard des autres. »
Un entourage bienveillant
Dans les moments difficiles, Yann a pu se raccrocher à des personnes importantes. Ses parents bien sûr. Sa compagne qui ne travaille pas dans le même secteur mais qui lui permet justement de prendre du recul sur ses pratiques. Et puis il y a sa meilleure amie Manon, qu’il connaît depuis toujours. « On était chez la même nourrice ! Ensuite on s’est suivi de la maternelle au lycée, plusieurs fois dans la même classe. » Au moment de choisir son orientation, tous les deux se tournent vers le droit sans vraiment se concerter. Surprise quand ils se sont retrouvés à Niort. « Elle m’a beaucoup soutenu en licence, surtout quand j’ai failli abandonner. »
« Je m’autoculpabilise pendant les vacances de Noël »
Pas facile d’allier révisions et fêtes de fin d’année. « Quand je suis avec mes proches, je me dis que je devrais réviser plus et quand j’ai la tête dans les bouquins, je regrette de ne pas être avec ma famille ! » Beaucoup d’étudiants ressentent la même chose et c’est bien normal. Yann est sûr d’une chose : « Ces mini-sacrifices ne me manqueront pas après mes études ! » Voir ses amis tout au long de l’année reste néanmoins « une bouffée d’air frais » pour lui qui ne rate jamais une occasion de jouer une partie de tennis avec ses potes depuis qu’il a tapé sa première balle en 6e. « Il faut maintenir sa vie sociale, quand tu passes un super moment avec tes copains, t’es plus productif le lendemain. »
Une camarade de promo l’aide à prendre des notes
Yann suit ses cours au pôle universitaire de Niort. Des enseignants et des intervenants professionnels extérieurs viennent à tour de rôle expliquer aux étudiants les subtilités du droit des assurances. Les étudiants se transmettent les cours quand l’un d’entre eux est absent. Ils n’hésitent jamais à s’entraider. « En M1, j’étais dans un groupe d’étudiants, on se mettait dans une salle et on révisait ensemble. En M2, avec l’alternance, on est chacun de son côté et on échange quand l’un d’entre nous ne comprend pas. » Yann bénéficie d’un soutien particulier du fait de son trouble « dys ». Une étudiante de la promo, Shaina, prend les cours à sa place sur son ordinateur depuis la L2. L’organisation est bien huilée. « Elle est très engagée, je ne la remercierai jamais assez. »
En M2, les journées sont longues ! Après le boulot, difficile de se motiver pour sortir boire un verre. D’autant que Yann révise souvent encore une heure ou deux. Et quand il est à la fac, les cours finissent assez tard. Ce qui ne l’empêche pas d’aller passer du bon temps chez des amis le week-end.
Examens aménagés
Pour les partiels, Yann bénéficie d’un tiers-temps supplémentaire. Pour quatre heures théoriques, lui peut plancher sur sa copie pendant 5h20. Il est installé dans une salle à part avec un ordinateur et utilise une police de caractère plus grande. « Cette fois, c’était bien utile, à d’autres moments, j’ai fini bien avant. » Le service handicap de l’université me contacte tous les ans pour faire le point sur les aménagements.
Et le mémoire ? « Au départ, j’étais complètement perdu, j’avais l’impression de perdre du temps pour des recherches inutiles. Ensuite j’ai commencé à faire des ‘checks’ réguliers avec mes deux tutrices. C’est un travail long et fastidieux pour moi. Le problème c’est de cumuler les révisions du second semestre et la rédaction du mémoire. Heureusement, la Maif me laisse les vendredis après-midis pour rédiger. » Yann termine à temps et passe la soutenance fin juin. « J’ai parlé 15 minutes seul de mon sujet et ensuite j’ai eu droit à des questions pour préciser certains points. Pas de piège. Mes deux tutrices étaient dans le jury. »
Et pour la suite ?
Yann est quelqu’un d’angoissé qui préfère, en général, ne pas s’avancer sur ses résultats. Mais maintenant, on peut le dire : il a décroché son master haut la main ! « J’ai passé vingt ans à l’école et là c’est fini ! Je réaliserai sûrement en décembre au moment de la remise des diplômes. »
Côté entreprise en revanche, Yann sait qu’il n’y aura pas de poste pour lui à la rentrée. « Du fait de mon handicap, j’ai des difficultés à traiter des typologies de cas différentes, il me faut plus de temps pour apprendre. De son propre aveu, cette déconvenue a provoqué des « trous d’air » dans sa motivation. « Malgré cette annonce, je reconnais la bienveillance de mon employeur qui a tout fait pour adapter mon poste à mes capacités. » De quoi changer ses perspectives ? « Je veux rester dans les assurances. Mais je ne ferai pas de gestion de dossier dans l’immédiat. Je suis prêt à commencer par de la déclaration de sinistres pendant un an ou deux ans et puis je gravirai les échelons à mon rythme. » Depuis tout petit, sa scolarité n’a jamais été simple. Malgré tout, il a surmonté les obstacles. Yann est aujourd’hui titulaire d’un bac+5 et il a acquis un sacré mental de combattant.
Dernière mise à jour le 12 janvier 2026